Qu’est-ce que la ville durable ?

80 personnes s’étaient retrouvées ce mardi 21 octobre pour écouter la première conférence du Cycle Géographie de l’Université pour tous, en partenariat avec Confluence. Cette année, la ville durable est à l’honneur de trois rendez-vous programmés au premier semestre. Pour cette première séance, Christian Calenge, professeur agrégé en géographie à l’Université de Tours, s’est attaché à faire le point sur les notions, les concepts et les idées portant sur la ville face au développement durable.

Intervenants

Christian Calenge
Professeur agrégé en géographie (Université François-Rabelais)

Date

21 octobre 2008 - 20 h 30 min

Adresse

Centre social du Sanitas, 2 avenue du général de Gaulle, Tours   Voir sur la carte

« Si les bonnes questions sont celles qui n’ont pas de réponse, alors savoir ce qu’est la ville durable est une excellente question. » Ce sont sur ces mots que Christian Calenge entame son propos. Le constat est clair : il n’existe pas dans la littérature scientifique, et notamment en géographie, de définition viable de la ville, et du développement durable. Pourtant, l’expression existe bien et certaines explications sont évidemment plus pertinentes que d’autres. Aussi, il faut bien accepter que, dans son énoncée même, la ville durable et plus généralement le développement durable, sont des invitations à l’adaptation et à la créativité.

S’il y avait une manière plus qu’une autre de caractériser le développement durable, celle-ci s’attacherait à mettre en avant un certain nombre de principes communément admis, au premier lieu l’intersection presque « magique » entre environnement, développement économique et sociabilité. Pourtant, ce terme ne propose aucun concept opératoire. Il traduit une bonne volonté générale, un discours avec lequel peu de personnes sont en désaccord.

Il existerait ainsi presque une unanimité pour être pour le développement durable, et donc la ville durable. D’ailleurs, « qui souhaiterait une ville insoutenable ? » La question est lancée.

La ville est déjà durable

La ville, contrairement à ce qu’on croit, n’est pas un lieu de l’anti-nature. Elle n’est pas un « enfer artificiel », dénaturé en l’occurrence. Cette conception héritée du XVIIe siècle n’est plus suffisamment productive pour faire sens. Même si cette vision caricaturale est encore fréquente à plusieurs niveaux, elle se heurte à des réalités têtues.

Comme habitat, comme œkoumène, les villes ont déjà fait leur preuve dans la durée, en tant que mode de production de la sociabilité, de construction de l’espace, de construction du politique, etc. « Il faut prendre garde à préserver dans la ville cette capacité à durer, quel que soit le temps des sociétés ».

En géographie, cet œkoumène, selon Augustin Berque « la relation habitante de l’humanité », signifie la terre considérée comme espace habité. Ce concept est enrichi par un autre, complémentaire : la médiance. Ce terme indique le sens des milieux, exprimant la structure ontologique de l’existence humaine. Sans plus philosopher, traduisons que « l’idée centrale de ces deux concepts essentiels est que les hommes ne sont pas coupés de la nature, qu’ils n’en sont pas radicalement séparés, et qu’ils joueraient contre, ou auraient à la respecter comme une divinité inaccessible, intouchable et pure ».

La ville est durable car elle est l’habitat préférentiel des humains. Plus de la moitié de l’humanité habite en ville. Sans y vivre forcément bien d’ailleurs. D’ailleurs, le fait urbain rencontre à l’échelle mondiale une extraordinaire variété. Certaines villes ont des fondations qui datent de la plus ancienne Antiquité. En France, plus de 80% des villes existaient déjà sous l’Empire romain, si ce n’est avant… Des villes sont ravagées, détruites intégralement ou en partie, et malgré cela, les sociétés humaines s’obstinent à les reconstruire, encore et toujours.

La ville est-elle insoutenable ?

Cette réflexion part du constat de la fuite hors de la ville, de ces gens qui partent de la ville ou qui ne veulent pas y aller. Ces populations sont de plus en plus nombreuses. Elles jugent le milieu urbain artificiel, anxiogène, pathogène. Elles recherchent un habitat autour des ville, sous la forme la plus courante du pavillon-jardin avec automobile, dans la quête d’une vie inspirée par la tranquillité rurale.

Dans cette optique, une réelle confusion entre nature et campagne persiste. Cette attirance pour une nature idéalisée n’est pas un phénomène nouveau. Elle est au moins aussi ancienne que les villes et trouve des occurrences jusque dans l’Arcadie heureuse, le bonheur pastoral forgé par la mythologie grecque. Or ce modèle pose des problèmes de paysage, d’environnement, de société et de géographie. Il s’agit d’un « paradoxe insoutenable » : la quête de la nature entraîne des destructions de la nature justement, ou plutôt des milieux physiques, chimiques et biologiques.

La ville est la réponse au problème très humain de la distance

Ainsi, ces populations périurbaines réalisent une splendide et gigantesque prophétie auto-réalisatrice : « elles dénoncent notamment la pollution automobile pour justifier leur exurbanisation ; mais d’une part la fuite de la ville est rarement très radicale et lointaine, et la recomposition de formes urbaines produit un espace hybride mais assez largement urbain, et d’autre part elles sont celles qui, allant en ville pour presque tous leurs besoins, la parcourent en voiture, produisant ou renforçant le mal automobile dénoncé »…

Ce qu’on fait dans une ville, c’est du commerce, des activités multiples. Même si elle a besoin de la campagne, elle est surtout liée aux autres villes : elle est en réseau. Reproduire la ville supposerait de ne pas laisser de côté ce qui fait leur sens, à savoir ne pas les étaler sans fin…

Comment peut-on construire ville et durabilité ? Le développement durable est apparu en 1988, au détour d’un rapport de l’ONU pour le programme Man and biosphere. Il a été repris et mis en scène lors de la conférence des mêmes Nations Unis à Rio de Janeiro en 1992. Les associations et des représentants officiels ont construit alors des démarches plus pragmatiques, notamment le concept d’agendas pour le XXIe siècle. Très lent à démarrer, l’agenda 21 est devenu une démarche de projet à peu à près incontournable dans les collectivités locales. Il s’agit d’un outil pratique, sans aucune valeur réglementaire ni légale, sans aucun fondement scientifique assuré. Il s’agit d’une appropriation locale d’injonctions de développement durable. Il comporte une faille en l’absence d’une réelle évaluation de ses impacts.

Vertueuses, les injonctions du développement durable sont rarement suivies des mises en application évoluant dans le même état d’esprit. Elles rencontrent comme obstacle majeur une mauvaise volonté manifeste de la part des individus comme des pouvoirs publics. En témoignent tous les débats portant sur l’implantation d’équipements de type éoliennes par exemple.

Quelle gouvernance politique saurait répondre efficacement à ces injonctions ?

L’utopie réside aussi ailleurs. « Résoudre localement la question de la durabilité si tant est que ce soit possible ne résoud rien globalement. Si Tours est vertueuse en matière de développement durable, ça n’empêchera pas Orléans ou Le Mans de ne pas l’être (…) La réponse locale à un problème global n’a a priori pas beaucoup de sens à ce niveau là ».

De plus, la question des inégalités face au développement durable doit se poser sérieusement. Quels sont les coûts financiers, économiques et politiques des bonnes pratiques du développement durable ?

Le développement durable : Prévert et ses ratons laveurs

Le développement durable, ce sont les habitants, leurs opinions. Ce sont les générations futures. C’est la machine physicochimique-chimique du globe terrestre. C’est le changement climatique, présenté sous l’angle de la catastrophe écologique. Ce sont les effets corollaires de l’activité humaine : le bruit, les risques industriels, etc. Ce sont des valeurs sociales, des normes éthiques. Des histoires, des cultures. Il faut accepter de rejeter toute exhaustivité, car il n’y a pas de politique globale pensable.

L’Homme peut être alors, outre la source d’une grande partie des maux dont il souffre et la réponse. Il est capable de trouver les lieux environnementaux, les connexions économiques, sociales, politiques qui pourraient autant qu’il est possible de la prévoir et fonder des politiques urbaines durables.

Pour un géographe, la question centrale est celle de l’articulation des échelles : c’est un monde complet à inventer et à faire fonctionner. « Ce qui est à notre portée est ce que nous devons faire ; c’est l’une des façons de décliner le principe de responsabilité, fondateur d’un renouvellement éthique, mis en lumière par Hans Jonas ».

Le développement durable n’est en rien une notion scientifique au sens des sciences « dures ». C’est un ensemble de représentations qui a surtout une portée politique, et fonctionne de plus en plus comme un argumentaire de justification, une valeur indiscutable, une grandeur. Il est très ambitieux, puisque en termes géographiques, il élargit considérablement l’espace de référence, une planète et ses abords compris dans une temporalité étendue au futur. Ceci pose d’ailleurs un autre problème : un principe de justice, souvent oublié, notamment dans les trois piliers cités dans l’introduction. Le développement durable prétend construire une réponse, sommée par le besoin d’action, aux déséquilibres tout autant sociaux qu’environnementaux.

La reproduction des conditions d’existence est ancrée dans le respect aussi large que possible des systèmes naturels. C’est dire sous une autre forme, qu’il n’y a pas de séparation tenable entre les hommes et leur planète, que ce soit au sein de chaque individu, des sociétés ou des villes.

Le développement durable ne pourra jamais s’exprimer comme un ensemble cohérent de moyens, de techniques et de savoirs pratiques

Il existe des contresens classiques. Durable ne signifie pas pérenne. Ce qui dure est plutôt ce qui se reproduit, et accepter l’usure, la destruction, la disparition, n’est en rien contradictoire avec les exigences éthiques du développement durable.

Pour l’heure, la ville durable est avant tout un enjeu scientifique ; mais les scientifiques sont en passe d’être rattrapés, dépassés et sommés par le politique. La notion a envahi l’espace des sciences sociales.

La réponse doit laisser largement place à l’invention, aux réponses multiples : il ne peut pas y avoir de réponse unique à une problématique qui se décline avec autant de diversité et de variabilité. Il ne peut y avoir de réponse qui défasse tout ce qui fait la substance même de la ville, qui est déjà une des conditions de cette durabilité… La rhétorique du développement durable est largement une rhétorique de requalification. Le défi n’est pas la ville qui se fait, mais la ville qui est déjà là… Le vrai défi est en fait celui qui consiste à lier des actions encore fragmentées et fragmentaires, à produire du sens là où il y a surtout des processus encore très séparés, quoiqu’on en dise : transports, logements, énergie, densification urbaine, qualité de l’air et des eaux, déchets, sécurité, embelissement, etc.

Le développement durable est par nature un concept de la complexité, conçue comme une théorie de la connaissance et du savoir. Il faut se méfier des politiques toutes tracées, sans prise en compte des particularités locales. Ce qui marche à Fribourg-en-Brisgau, dans les anciennes casernes de l’armée française en Allemagne, tient pour beaucoup à un certain état d’esprit allemand, badois par exemple. La ville durable ne saurait se faire en bricolant le tissu urbain au gré des opportunités foncières. Les administrations, les politiques, les aménageurs, les urbanistes, les associations, qui se muent de plus en plus en groupes d’experts, et les scientifiques manquent en fait encore curellement de savoir-faire et de pratiques avérées. En attendant, celà n’empêche pas la ville durable de se bricoler ici et là. Il y aura des échecs, nombreux, et des polémiques, encore plus nombreuses.

Nous ne sommes certainement qu’à l’aube d’une révolution qui s’accélère tellement qu’on peut légitimement s’interroger sur la conversion subite du personnel politique au développement durable à l’ombre menaçante de la faillite financière et de la crise économique. La vraie crise est déjà là : c’est celle du sens grandement perdu.

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