Les discours sur l’immigration : la place des Roms dans le débat public

L’immigration en France a toujours été un sujet sensible. Les politiques produisent des catégories, reprises par les institutions et sur lesquelles se fonde l’action de l’administration envers les groupes de migrants. Quels sont les discours autour de la catégorie Rom ? A quoi et à qui servent-ils ? Quels sont les effets de ces discours sur la population désignée ? Et sur le reste de la société ?

Intervenants

5516701435_2282bfcae9_o-(1)
Olivier Legros
Maître de conférences en Géographie (Université François-Rabelais)

Date

8 novembre 2011 - 20 h 30 min

Adresse

154, rue de la Mairie, La Riche   Voir sur la carte

Les Roms ont une place particulière dans le discours politique. On en parle surtout dans les années 2000 avec des pics en 2004 à propos de « la mafia roumaine » en Ile-de-France, en 2010 à la suite des événements de Saint Aignan [1] et le mois dernier avec les déclarations d’Arno Klarsfeld [2] sur une famille rom de huit enfants vivant dans une pièce. Pourquoi cette stigmatisation alors qu’ils sont peu nombreux, 10 à 20 000 personnes, en France ?

La question Rom est une construction sociale qui, comme toutes les questions sociales, a son histoire. Il faut en faire la genèse. Il s’agit de comprendre le processus d’étiquetage puis d’analyser les discours de catégorisation avec les poins de convergence et de différenciation. Quels sont les effets de cette catégorisation sur la société et sur les Roms ?

La genèse de la question Rom en France

Qui sont les Roms ?

  • des migrants en provenance d’Europe Centrale. Il faudrait insister et dire que tous ne sont pas en situation précaire. Ceux qu’on désigne comme Roms sont en fait ceux qui, parmi les migrants roms, vivent en bidonville et recourent à des stratégies informelles pour survivre, vivre.
  • arrivés en France après l’effondrement du bloc communiste et l’élargissement de l’UE. Ces événements ont activé ou réactivé des mobilités. Ce n’est pas en France qu’ils sont les plus nombreux. On en retrouve en Allemagne, en Italie et en Espagne. Certains vont au Canada.
  • vivant de la débrouillardise liée à la précarité de leurs conditions de vie : activités de rue (mendicité, vente de journaux…), logement dans des squats ou occupation de terrains vagues avec formation de campements et de bidonvilles … Leurs pratiques de subsistance très visibles attirent l’attention des autorités locales et des riverains. En effet, il y a des nuisances (fumées, déchets, déjections humaines…) et leur habitat fait tache dans le paysage urbain du point de vue des riverains et des pouvoirs publique.

La présence des Roms suscite l’exaspération et/ou l’indignation des riverains qui interpellent les pouvoirs publics incapables de trouver une solution aux problèmes de logements et de pauvreté de ces populations et de faire régner l’ordre. En France, la question Rom arrive par la question de l’habitat précaire et de la pauvreté. Les Roms yougoslaves qui sont arrivés dès les années 1960 comme d’autres yougos en tant que travailleurs immigrés, par exemple, on n’en parle pas : ils sont « invisibles » d’une certaine manière.

En s’appuyant sur « la théorie de l’étiquetage » du sociologue étatsunien Howard Becker [4], Olivier Legros dégage plusieurs phases :

  • La pratique déviante est repérée et entraîne de la suspicion : par exemple vis-à-vis de la mendicité ou du stockage de ferraille ou de l’occupation illégale d’un terrain…
  • Les auteurs de ces écarts à la norme sont nommés, « étiquetés », comme étant des « Roumains », des « Kosovars » dans les années 1990. Puis, ils ne sont plus désignés comme tels mais deviennent des « Roms », des « Tsiganes ». C’est le point de départ de la stigmatisation.
  • La stigmatisation d’un groupe considéré comme déviant. Dans la mesure où ils sont visibles, ils peuvent être stigmatisés, même s’ils ne sont pas nombreux.

La fabrique de la catégorie « Rom »

Il s’agit d’analyser un processus ordinaire de stigmatisation. Il faut repérer qui parle ? qui nomme ? qui a le pouvoir de nommer ?

  • Les hautes sphères de l’Etat. Nicolas Sarkozy, les ministres dénoncent les trafics, la délinquance et, par des amalgames certainement volontaires, véhiculent des discours anti-Roms.
  • La gauche multiculturelle et postcoloniale, pour reprendre une expression utilisée par Jean-Louis Amselle [5] à propos de l’ethnicisation en France. Celle-ci défend « les communautés de souffrance » et dénonce les discours anti-Roms et l’amalgame fait entre Roms et gens du voyage.
  • Les institutions européennes mettent en place des politiques d’inclusion des Roms [6].
  • Les universitaires et les chercheurs. Même s’ils s’attachent à déconstruire la question Rom pour la comprendre, ils contribuent, malgré eux, à renforcer le processus de catégorisation.

On peut distinguer plusieurs grands types de catégories :

  • Le Rom délinquant, à sauver de lui-même… Discours que l’on peut, peut-être, rapproches des mythes autour « des gens des Carpates » : effrayants (Dracula) ou romantiques (Tsiganes).
  • Le Rom victime du racisme, de la discrimination qui est à intégrer.
  • Le Rom européen. L’écrivain allemand Günter Grass, défend la cause des Roms, « de nous tous, ils sont les plus européens » [7].

Les points communs et quelques spécificités nationales des politiques en direction des Roms :

  • L’ethnicisation des migrants : dénationalisation et déterritorialisation
    Par exemple à Bordeaux, dans un squatt bulgare, un malade difficile à soigner est appelé un Rom bulgare puis finalement un Rom. L’ethnicisation concerne aussi les Gitans d’Espagne, présentés comme des Roms depuis la mise en place de la politique européenne d’inclusion des Roms or ils ne sont pas migrants. Il y a donc un double processus de déterritorialisation et dénationalisation des personnes.
  • La catégorie Rom fonctionne comme une métaphore. Ce qui compte, c’est l’implicite c’est à dire une population problématique.
    C’est sur cette base que se construit la politique vis à vis des Roms , par exemple l’actuelle mise en place de « médiateurs Roms ». Il y a là une culturalisation des politiques en direction des Roms.
  • Des politiques spécifiques
    • en Italie, les Roms et les Sinti, assimilés à des nomades et devant vivre par conséquent dans des « campi »,
    • en France, il y a des politiques de construction de « villages d’insertion Rom » à la suite de la démolition de bidonvilles. Ces villages fonctionnent comme des enclaves, des camps très réglementés où les visites sont interdites sauf autorisation des gestionnaires des « villages » [8].

A quoi ça sert de catégoriser l’autre indésirable ?

La catégorisation sert à stigmatiser une population, à éluder la dimension politique et à produire du contrôle social.

La stigmatisation sert à :

  • la régulation sociale au quotidien. Ainsi s’opère une actualisation des normes et un travail de différenciation par les individus eux-mêmes.
  • la fabrication de boucs émissaires par les entrepreneurs de marketing politique. _ Ainsi une forme de violence est autorisée et peut s’exprimer. On peut se lâcher verbalement en toute impunité. La violence physique peut aussi s’exprimer pour les forces de l’ordre et même pour le citoyen anonyme. Les boucs émissaires servent d’exutoire aux pulsions et permettent la cohésion du groupe.
  • alimenter les arènes politiques en tant qu’objet de controverse. Elle contribue à la fragmentation des luttes politiques d’une certaine façon.
  • justifier les politiques publiques. Les discours justifient les politiques en cours. Par exemple, les discours sur « les campements sauvages et illicites » viennent justifier une politique répressive en cours de construction.

L’ethnicisation sert à éluder la dimension sociale et politique de la question de ces migrants précaires.

  • Les discours sur l’inclusion des Roms sont technocratiques (indicateurs, évaluations…)
  • Ils laissent de côté les facteurs sociaux et politiques qui interviennent dans la marginalisation des Roms.
  • L’ethnicisation est réductrice et permet de ramener les problèmes de relation entre les Roms et les sociétés dans lesquelles ils vivent à des questions d’interculturalité. D’où la mise en place de « médiateurs Roms » spécialistes pour faire le lien interculturel.

Les effets sur la population cible :

  • un contrôle accru des populations visées,
  • tous sont stigmatisés,
  • dans l’habitat précaire, les personnes peuvent chercher à adapter leurs comportements à l’image du « bon Rom », avec le souci de se démarquer du « mauvais Rom ». ainsi s’opère un reclassement sur le terrain.

Conclusion

Les Roms sont révélateurs des transformations du champ politique et des stratégies de bouc émissaire toujours opératoires.

Compte-rendu réalisé par Catherine Reynaud.


 

Notes

  • [1] Attaque d’une gendarmerie par des jeunes de la communauté rom, suite à la mort d’un jeune homme de 22 ans, Luigi Duquenet, abattu par les gendarmes dans la nuit du 16 au 17 juillet 2010 après avoir forcé un barrage.
  • [2] Arno Klarsfeld, président du conseil d’administration de l’Office français de l’immigration et de l’intégration.
  • [3] http://urbarom.crevilles.org/, Urba-rom est un observatoire européen des politiques en direction des groupes dits roms/tsiganes qui réunit une centaine de personnes (chercheurs et acteurs associatifs).
  • [4] www.monde-diplomatique.fr/carnet/2010-07-29-Roms
  • [5] Jean-Louis Amselle, L’ethnicisation de la France, 2011
  • [6] http://www.eu2011.hu/fr/mise-en-place-d%E2%80%99une-politique-europeenne-l%E2%80%99egard-des-roms : Mise en place d’une politique européenne pour les Roms considérés comme la minorité ethnique la plus importante d’Europe, près de dix à douze millions de Roms.
  • [7] En 1997, Grass a créé une fondation en faveur des Sinti et des Roms.
  • [8] Olivier Legros, « Les « villages d’insertion » : un tournant dans les politiques en direction des migrants roms en région parisienne ? », REVUE Asylon(s), N°8, juillet 2010, Radicalisation des frontières et promotion de la diversité. URL : http://www.reseau-terra.eu/article947.html

Voir plus loin

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

COORDONNÉES

Université populaire de Tours
12 rue Duportal 37000 Tours
Nous envoyer un mail
Mentions légales

UNIVERSITÉ POPULAIRE DE TOURS

L’Université populaire de Tours est une association d'éducation populaire fondée en 2005 par un collectif d’habitants de l’agglomération tourangelle. Elle cultive le partage des savoirs et le décryptage des enjeux contemporains dans un état d'esprit démocratique, indépendant et convivial.