Les bobos à l’assaut du centre-ville ?

Intervenants

Michaël F. Davie
Professeur en géographie (Université François-Rabelais)
Jean-Philippe Roy
Maître de conférences en science politique (Université François-Rabelais)

Date

7 octobre 2008 - 20 h 30 min

Adresse

2, avenue du général de Gaulle, Tours   Voir sur la carte

Il était prévisible qu’elle soit trop petite, la grande salle du Centre social du Sanitas. Elle a pour ainsi dire tout juste pu contenir les 70 participants à ce premier café géographique de l’année. Ce mardi 7 octobre, les associations Confluence et Université pour tous avaient invité pour cette rentrée 2008 deux intervenants à débattre avec le public sur le thème des « bobos à l’assaut du centre-ville ». Michael F. Davie, le géographe et Jean-Philippe Roy, le politiste, tous deux enseignants à l’Université François-Rabelais de Tours se sont volontiers prêtés au jeu.

Celui-ci consistait en des règles simples. Après une brève introduction de 15 minutes, l’échange dans la salle a pris forme. L’interactivité était de rigueur. Elle a été parfaitement respectée.

Dans son propos introductif, Michael F. Davie s’est attaché à faire le tour des différentes manières dont le phénomène « bobo » était perçu ou ressenti. Les « bourgeois-bohêmes » passeraient pour être un groupe de personnes qui ont en commun une certaine réussite et ambition sociales. Ils seraient liés à la « gentrification », à savoir un type particulier d’embourgeoisement, qui concerne des espaces urbains traditionnellement populaires et qui s’accompagnent de la réhabilitation des logements et de la rénovation par les municipalités des équipements publics, du cadre de vie.

Des consommateurs sophistiqués

Ces « bobos » sont donc des bourgeois, qui vivraient selon un mode de vie « bohême », avec un certain idéal « de gauche ». Souvent diplômés, ils revendiquent le respect de l’environnement, ont en commun une certaine nostalgie de mai 1968. Bref : des « intellos » qui joueraient aux contestataires ? Il y a pourtant un paradoxe à dénoncer un système auquel on fait pourtant partie intégrante relève d’un coup le géographe. Pour preuve, l’attitude de ces personnes face à la société de consommation. Consommateurs d’un autre type peut-être, mais consommateurs avant tout. Plus sophistiqués, ils ne passent pourtant pas à côté de leurs modes : leurs logements sont décorés selon les tendances « ethniques » du moment, ils raffolent de goûts culinaires exotiques très « tendance », ils lisent volontiers les derniers auteurs en vue. L’univers « bobo » se résumerait pour ainsi dire à une sorte de picorement de tendances culturelles, de références lointaines, de modes de vie « authentiques ». Ils se placent comme des esprits « libres », au-delà de toute contrainte matérielle ou sociale.

Si on peut les classer à gauche, alors ils ne sont pas sans rappeler la « gauche caviar ».

De la gauche, ils prennent les valeurs, les bons sentiments, les idées qui ne font finalement de mal à personne. Ils parlent de solidarité, sont d’accord avec le PS, les Verts, des fois la LCR, et pourquoi pas Sarkozy. Autant prendre le meilleur partout pensent-ils donc ? Au-delà de la provocation, la démonstration suit son cour. Ce que Michael Davie pointe, c’est une attitude nouvelle face aux idéologies. Une manière de ne pas se positionner réellement, de ne pas se laisser « enfermer » dans des doxas. De ne pas choisir. De ne pas s’engager. Ce qui leur plait c’est le romantisme des vieilles luttes, mais ne partagent pas la politique du conflit, les rapports de force que veulent engager les trotskistes, les maoistes, les léninistes.

Ouverts sur les « cultures du monde », ils n’iront pas s’engager en religion. Pas de doctrine là non plus. L’idée, c’est de picorer, de toujours prendre le meilleur de toutes les spiritualités foisonnantes. Le zen des bouddhistes n’étant finalement pas incompatible avec de vieilles croyances aztèques ?

Un phénomène lié à la mondialisation néolibérale

Les « bobos » ne sont pas un phénomène français. Le terme a d’ailleurs été inventé par l’Américain Davie Brooks. Il s’agit d’un groupe que l’on retrouve aussi bien à Tours, Paris, Londres, New-York ou même Moscou. Ils constituent pour ainsi dire une sorte de nouvelle bourgeoisie urbaine, préfigurant une standardisation culturelle à l’échelle mondiale. Ils sont symptomatiques à plus d’un titre de la mondialisation néo-libérale, où la satisfaction individuelle occulte toute contrainte sociale.

Jean-Philippe Roy n’est pas sans partager l’avis de Michael Davie. D’entrée de jeu, il l’affirme : les « bobos » ne sont pas un groupe « social ». Selon la définition de Karl Marx, un groupe social se caractérise par une conscience de classe et des interactions en son sein. Si le phénomène « bobo » est bien réel, il n’existe pas socialement. Il s’agit au contraire d’une addition d’individualismes, sans solidarité de classe.

Du point de vue de l’analyse politique, les « bobos » posent problème. Leur volatilité électorale étant la meilleure traduction politique de leur système de valeurs. On ne peut reconnaître aux bobos aucune affiliation politique. D’ailleurs, ils la rejettent. Ils n’entendent se fâcher avec personne, faire du mal à personne…

L’anti-conformisme est une nouvelle norme, garantie de leur domination culturelle

Car la politique c’est le conflit, c’est le rapport de force. C’est ainsi que la période moderne l’a forgée. Or, précisément, ce refus assumé de la conflictualité en politique est assez nouveau. Il est une rupture avec la modernité. Il est un avatar de la post-modernité, du néo-libéralisme. Refuser l’idéologie, la doctrine, le fait de penser la société avec ses contraintes, ses mécanismes, en toute cohérence, c’est un élément clé du discours néolibéral. Revendiquer la transgression « dans le style » et l’anti-conformisme en revient vite à forger un nouveau conformisme, garanti de leur domination culturelle.

La discussion s’engage alors avec la salle. Il est vrai que les « bobos » sont ces anciens contestataires étudiants qui ont su accéder à un niveau social équivalent aux bourgeois contre qui ils s’insurgeaient jadis. Paradoxaux, déliés de toutes les contraintes d’un raisonnement rigoureux, ces populations revendiquent une fidélité à leurs idéaux de jadis. Ils ne veulent rien renier. Ils ne veulent pas ressembler aux modèles qu’ils conspuaient mais sont en plein dedans. Leur écologie, leur « authenticité » sont des prétextes à des modes de vie réellement bourgeois. La société de consommation ne saurait être remis en cause, seul le décor change.

Mais à manier les paradoxes, à marier le carpe et le lapin, à dire que tout est possible, « pourquoi pas », à s’exhonérer de toute responsabilité, de toute contrainte, cela fait le jeu d’une dépolitisation réelle de la société. Selon le politiste, l’opinion publique est d’ailleurs de plus en plus impolitique.

Les anciennes luttes, les grands idéaux ne sont que des effets de mode, tellement ils sont vidés de leur sens. Alors que les hippies des années 60 étaient réellement pacifistes et savaient faire valoir leurs revendications, au prix parfois de lourds sacrifices, les bobos ne sauraient faire de même. Michael Davie en plaisante : « ce n’est pas demain que l’on se tuera pour le développement durable ». Sur un plan plus ludique, le patrimoine aussi est vidé de sa substance. Les bobos en ville qui se retrouvent dans la rue, autour d’une table n’ont rien à voir avec les anciennes fêtes de quartier dont ils revendiquent l’héritage. La récupération, là encore, est à l’oeuvre.

S’ils ne forment pas un groupe social, les bobos n’en sont pas pour autant une tribu urbaine, telle que décrite par Michel Maffesoli. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’existe pas plusieurs tribus urbaines bobos. Les bobos ne nourrissent entre eux aucune sociabilité. Ils ne sauraient être solidaires entre eux. Contrairement d’ailleurs aux vrais bourgeois, qui savent, eux, défendre leurs intérêts.

Et à Tours, ils sont où les bobos ?

Les bobos tourangeaux, « on le sait », vont aux Studios, fréquentent certains bars associatifs, ou assistent aux cafés géo de Confluence et de l’Université pour tous. Ils vont assurément dans certaines épicéries bio et habitent des quartiers bien connus. Certains citent Plumereau, d’autres plus volontiers La Fuye-Velpeau, ou pourquoi pas Febvotte. Le quartier Plumereau a vu son visage considérablement évoluer ces dernières décennies, devenant un quartier très « fréquentable », une place incontournable à Tours. Velpeau, c’était un quartier ouvrier, un vrai, tel que peut le décrire la figure du socialisme local Emile Aron. Les habitants de ces quartiers se convertissent alors tous ? Peut-être, dans une certaine mesure. Dans les faits, ce sont souvent les nouveaux arrivants qui apportent le changement. Y a-t-il des bobos au Sanitas alors ? C’est vrai, ce quartier populaire accueille des étudiants et on y a des logements en accès à la propriété. Quartier emblématique de Tours, le Sanitas n’est pas encore sur le point de flancher. Michael Davie a raison, on n’y trouve pas encore de prétexte à la flânerie ou à la consommation…

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