Just the Wind

Film hongrois (2012) de Benedek Fliegauf.

Intervenants

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Ludovic Lepeltier-Kutasi
Doctorant en Géographie (Université François-Rabelais)

Date

16 février 2015 - 17 h 30 min

Adresse

50, avenue Jean Portalis, Tours   Voir sur la carte

En 2008 et 2009, huit personnes appartenant à la communauté des Roms ont été assassinées en Hongrie, la plupart probablement par le même groupe de personnes que la police a finalement pu arrêter après le meurtre de Tatárszentgyörgy. Benedek Fliegauf s’est librement inspiré de ces meurtres en série pour ce film.

Introduction au film

Just the Wind (Csak a szél en hongrois) est sortie dans nos salles à un moment où les critiques sur la situation politique en Hongrie étaient sans doute les plus virulentes. Le risque du film était qu’il accentue la caricature qui était faite de la société hongroise, de ses errements, de ses zones d’ombre. Il était aussi qu’il participe à consolider cet imaginaire erroné faisant des Roms un groupe ethnique à part, sans attache ni patrie, rejetés de tous. Au-delà d’échapper à tous ces écueils, Just the Wind parvient même à ajouter de la nuance à un tableau complexe : il offre une fenêtre de compréhension salutaire sur la société hongroise.

Le premier aspect positif de ce film, c’est qu’il parvient à illustrer avec une réelle efficacité esthétique et un ton très juste la situation de nombreuses familles roms en Hongrie. Un grand-parent malade, sur lequel toute la famille veille, comme c’est souvent le cas dans les familles hongroises ; une mère qui complète son salaire de femme de ménage en devant travailler au rabais pour la collectivité ; une jeune adolescente qui partage les aspirations des gens de son âge et qui veille avec sévérité mais bienveillance sur son petit frère, qui sèche obstinément les bancs de l’école pour traîner autour de la maison et glaner ça et là de quoi aménager sa cache secrète. Autour d’eux, au rythme d’une journée ordinaire, prennent place d’autres protagonistes qui représentent tous autant qu’ils sont la diversité de cette Hongrie rurale, où le racisme ordinaire traduit une réelle détestation de soi.

Le deuxième point positif, c’est l’habileté du réalisateur à restituer l’épaisseur du contexte local. Des personnages discrets mais décisifs, des figurants parfois, viennent ainsi éclairer ponctuellement d’autres éléments de compréhension de la scène villageoise et nuancer la vision manichéenne dans laquelle on tend parfois à s’engouffrer. Comme si le réalisateur cherchait systématiquement à sauver les uns et les autres, en renvoyant les discours univoques à leurs contradictions. Les lignes de fracture ne sont pas entre les Roms et les autres ; elles se situent à l’intérieur des catégories pré-établies, elles se révèlent parfois dans la psychologie de chaque personnage. Ce film ne cherche pas à dénoncer unilatéralement, mais à donner à voir, à comprendre, pour interpeller la société hongroise dans son ensemble et tenter de l’amener à prendre conscience de cette déliquescence sourde. Avec parfois quelques sursauts d’humanité, qui laissent un peu de place à l’optimisme, et dans lesquels les uns et les autres trouvent de la respiration.

Le troisième et dernier point positif, c’est la façon dont le film parvient à brosser un portrait de la société hongroise dans laquelle les Roms sont entièrement partie prenante. Il met en exergue avec beaucoup de justesse la dimension éminemment sociale de la situation locale ; les stratégies de vie et survie, la façon dont chacun joue sa partition dans un contexte marqué par une crise qui dure depuis beaucoup trop longtemps ainsi que le caractère sclérosé d’une vision archaïque de la société. Il ne fuit pas non plus pour autant les sujets de fond : les inégalités entre les régions désindustrialisées de l’est et la capitale Budapest, l’inquiétant phénomène d’émigration vers l’Europe de l’ouest et l’Amérique du nord de la population active, la place inquiétante de l’extrême-droite dans certaines régions du pays et sa pénétration dans les consciences, y compris chez ceux qui sont censés garantir le respect de la loi.

Ce film doit être vu à la lumière de ces références. Il échappe à l’exotisme rassurant du “heureusement que c’est pire ailleurs” qui caractérise parfois la posture de nombreux Français, incapables de voir la dégradation de la situation sociale y compris dans leur propre pays. Ce film est salutaire pour comprendre la Hongrie d’aujourd’hui en peignant le portrait d’une société avant tout confrontée à elle-même. Les procédés de  réalisation n’enlèvent rien à la force du message. Bien au contraire.

Ludovic Lepeltier-Kutasi

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